ILLETTRISME : ET SI ON EN PARLAIT ?

Illetrisme

VOUS AVEZ DIT « ILLETTRISME » ?

« Illettrisme » : ce mot ne vous est sans doute pas étranger, il appartient au langage courant et on le rencontre même assez souvent dans les médias. Vous avez ainsi peut-être déjà entendu ou lu quelque part que l’illettrisme a été déclaré grande cause nationale 2013. Mais savez-vous vraiment de quoi il est question ? On entend souvent « l’illettrisme, c’est quand on ne sait ni lire ni écrire, c’est évident ! ». Ce n’est pas faux, et les plus chevronnés d’entre vous possèdent probablement déjà de nombreuses connaissances à ce sujet, mais beaucoup d’idées reçues circulent également à propos de l’illettrisme. Tâchons d’en savoir un peu plus…

Qu’est-ce que l’illettrisme ?

Si le terme « illettrisme » est relativement fréquent et connu de tous, la définition que l’on en donne reste assez fluctuante et sans limites précises. Derrière ce mot qui peut sembler transparent, se cachent plus de définitions qu’il n’y paraît. Un simple dictionnaire nous indique que l’illettrisme est « l’état d’une personne qui ne maîtrise ni la lecture ni l’écriture ». Cette définition est à la fois simple et très vaste. Elle ne fait par exemple pas la distinction entre quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire parce qu’il n’est jamais allé à l’école, parce qu’il n’a pas réussi à apprendre, ou encore parce que ses capacités (cognitives ou physiques) l’en empêchent.
Le mot « illettrisme » est un néologisme créé en 1981 par ATD Quart Monde pour apporter une précision supplémentaire à la notion d’analphabétisme. Ainsi, à l’heure actuelle, les pédagogues et les chercheurs ont repris cette définition et font en général la distinction entre l’analphabétisme, qui décrit l’état de quelqu’un qui n’a jamais été scolarisé et donc ne sait ni lire ni écrire parce qu’il ne l’a jamais appris, et l’illettrisme qui se rapporte plutôt à des personnes ayant perdu (ou jamais acquis) la maîtrise de la langue écrite alors qu’elles sont allées à l’école. L’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANCLI) en donne la définition suivante : « On parle d’illettrisme pour des personnes qui, après avoir été scolarisées en France, n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, des compétences de base, pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante. Il s’agit pour elles de réapprendre, de renouer avec la culture de l’écrit, avec les formations de base, dans le cadre de la politique de lutte contre l’illettrisme ». Enfin, l’illettrisme ne doit pas non plus être confondu avec la situation des étrangers nouvellement arrivés dans notre pays, et qui doivent en apprendre la langue. On parle à ce moment là de FLE (Français Langue Etrangère), et les enjeux ne sont pas exactement les mêmes puisqu’il s’agit d’apprentissage d’une nouvelle langue et d’intégration à une société jusqu’alors étrangère.
Si les origines de ce trouble restent la plupart du temps floues et multifactorielles, l’illettrisme prend souvent racine dans l’enfance, c’est pourquoi la prévention se doit de débuter le plus précocement possible. Il s’agit en fait le plus souvent d’évènements accumulés dans l’histoire d’un individu, et qui conduisent à l’illettrisme: passé scolaire douloureux, difficultés familiales, contexte social défavorable, situations professionnelles où le recours à l’écrit n’est pas forcément nécessaire, des compétences oubliées faute d’entraînement ou de pratique, ou encore des difficultés liées à des problèmes de santé.

 

L’illettrisme, ce n’est pas seulement un problème de lecture

Si dans la définition stricte de l’illettrisme il est fait référence aux difficultés de lecture et d’écriture, les problématiques rencontrées par les personnes en situation d’illettrisme sont en fait beaucoup plus vastes. Ne pas savoir lire, ou difficilement, signifie également être gêné pour prendre les transports en commun faute de savoir lire le nom des arrêts et les destinations, devoir se fier uniquement aux informations visuelles lorsque l’on fait ses courses, éprouver des difficultés à utiliser un distributeur de billets ou à remplir un chèque, ne pas pouvoir suivre la scolarité de ses enfants, etc. Sans parler de trouver un emploi… Ainsi, au quotidien, ces personnes usent de stratégies extraordinaires pour contourner l’utilisation de l’écrit.
En outre, la société s’avère de plus en plus exigeante vis-à-vis des compétences liées à l’information écrite, aggravant le phénomène par la stigmatisation des personnes souffrant de cette situation que l’on peut qualifier de handicap culturel. En effet, affronter le regard de la société lorsque l’on est considéré comme « illettré » est loin d’être aisé. Aux difficultés du quotidien s’ajoutent bon nombre de préjugés : « si il ne sait ni lire ni écrire c’est qu’il doit être bête », « tous les enfants finissent par apprendre à lire, s’il n’y arrive pas c’est qu’il y met de la mauvaise volonté », « on ne peut pas confier de responsabilités importantes à un illettré », etc. Ainsi, dans la plupart des témoignages sur le sujet, les personnes en situation d’illettrisme font part d’un sentiment de honte, et d’une volonté de dissimuler le plus possible leurs difficultés.
Voici par exemple les propos de Pascal, qui témoigne sur le site de l’ANLCI : « C’était important pour moi de témoigner moi-même, car c’est le côté tabou de l’illettrisme qui est difficile. Moi ça ne m’empêche pas d’en parler mais d’autres personnes se cachent et travaillent seules, tard le soir dans la cuisine pour réapprendre, par honte. Pourquoi ne pas en parler ? Il n’y a pas à avoir honte. Je ne peux pas prendre le risque de me retrouver au chômage, de le taire. Tant qu’on n’arrivera pas à délier les langues, on n’y arrivera pas. […] Il faut que plus de gens concernés parlent. J’ai fait un bon chemin, mais il reste des choses à faire pour mieux offrir ce type de chemins à d’autres. Cela prouve bien qu’en étant illettré, on peut progresser. »

 

L’illettrisme en France

A l’échelle mondiale, 860 millions d’hommes et de femmes sont confrontés à l’incapacité de lire et d’écrire, privés des plus simples compétences de base. Les pays industrialisés, où la scolarité est obligatoire, ne sont pas épargnés. Ainsi, selon une enquête mise en place conjointement par l’ANLCI et l’INSEE, 7% de la population française âgée de 18 à 65 ans et ayant été scolarisée en France est concernée par l’illettrisme (contre 9 % en 2004). Autrement dit, ce sont à l’heure actuelle 2,5 millions de personnes qui sont en situation d’illettrisme et ne maîtrisent donc pas suffisamment les compétences de bases nécessaires en lecture, écriture et calcul pour être autonomes dans leur vie quotidienne. Contrairement aux idées reçues, l’illettrisme touche tous les âges, tous les domaines, et tous les espaces de vie. Ainsi ce phénomène est loin de concerner uniquement les populations les plus jeunes, puisque la moitié des personnes en situation d’illettrisme ont plus de 45 ans, et c’est dans les groupes d’âges les plus élevés que l’on retrouve les plus forts taux d’illettrisme : 4% des 18-25 ans contre 12% au-delà de 55 ans. D’autre part, plus de la moitié exerce une activité professionnelle ; la lutte contre l’illettrisme touche donc de très près le monde du travail et de l’entreprise. On rencontre plus fréquemment l’illettrisme dans les zones faiblement peuplées (notamment rurales) ainsi que dans les Zones Urbaines Sensibles. Enfin, 71 % des personnes en situation d’illettrisme utilisaient exclusivement le français à la maison à l’âge de 5 ans (74% en 2004) ce qui montre bien qu’il ne faut pas confondre illettrisme et immigration. Comme nous le montre l’évolution des chiffres, la mobilisation contre l’illettrisme a connu un développement ces dernières années, mais l’effort doit être poursuivi car c’est un enjeu fort notamment dans la lutte contre le chômage, et pour l’inclusion sociale.
La lutte contre l’illettrisme intervient à toutes les étapes de la vie sociale, et l’Education Nationale en est un des acteurs principaux. Dès le CP, on demande aux enseignants vigilance et réactivité face aux difficultés de lecture et d’écriture que pourrait présenter un élève, en repérant les fragilités et en réagissant rapidement, de telle sorte que les difficultés ne s’accumulent pas. De manière plus globale, la maîtrise de l’écrit et de la langue française en général est un véritable fil conducteur des programmes scolaires, de la maternelle à la fin de la scolarité.
Les tests de lecture effectués lors de la journée Défense et Citoyenneté (anciennement JAPD) sont également un moyen de détecter d’éventuelles difficultés face à la langue écrite, et le cas échéant de mettre en place une demande d’aide spécifique. Ces tests ont été créés par l’Education Nationale et sont exploités pour établir des statistiques sur la lecture. Ils mettent l’accent notamment sur l’automaticité de celle-ci, la connaissance du vocabulaire et les capacités de compréhension. Ainsi, selon le site du ministère de la Défense, en 2009, 79 989 jeunes ont été détectés en difficulté de lecture. Ces jeunes sont donc orientés ensuite vers des structures spécifiques (établissement public d’insertion, associations…) où ils pourront bénéficier d’une formation.

 

Une grande cause nationale, mais pourquoi ?

Déjà en 1998 la lutte contre l’illettrisme est posée comme priorité nationale par la loi d’orientation de lutte contre les exclusions. Elle devra être prise en charge non seulement par les services de l’Education Nationale, mais également par tout organisme public ou privé assurant une mission de formation ou d’action sociale : « Toute action en direction de la maîtrise de la langue, l’accès à la culture écrite, le goût d’apprendre relève de la prévention de l’illettrisme. » C’est également dans le cadre de cette loi qu’a été créée l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme.
En mars dernier, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a attribué le label Grande Cause Nationale pour 2013 au collectif « Agir ensemble contre l’illettrisme », fédéré par l’ANLCI. Par cette distinction, le Premier ministre a voulu souligner et encourager la démarche de rassemblement des principales associations et organisations qui luttent contre l’illettrisme, et faire converger les moyens déjà existants vers ceux qui en ont le plus besoin. Ce label permet ainsi à des organismes à but non lucratif, qui souhaitent organiser des campagnes faisant appel à la générosité publique, d’obtenir des diffusions gratuites sur les radios et les télévisions publiques. Un second objectif de l’attribution de ce label était de sensibiliser la population française à ce problème qui reste malgré tout méconnu et sous-estimé, en faisant changer le regard sur ce phénomène, et en affirmant que l’on peut (ré)apprendre à tous les âges. Enfin, ce label revêt également une importance particulière vis-à-vis des personnes illettrées, car parler de l’illettrisme est essentiel pour agir et leur permettre d’en sortir.
Ainsi, tout au long de l’année seront mis en place de nombreuses opérations d’information et de sensibilisation ainsi que des rencontres, qui contribueront à informer sur le phénomène, sur les solutions qui existent, et les moyens de faire reculer l’illettrisme dans notre pays. A terme, cette grande cause nationale 2013 devrait donc permettre à la prévention et à la lutte contre l’illettrisme de progresser dans notre pays.

 

Illettrisme et orthophonie

Votre future profession d’orthophoniste vous amènera peut-être à rencontrer des personnes en situation d’illettrisme. La lutte contre l’illettrisme est en effet inscrite dans le décret 2002-721 du 2 mai 2002 relatif aux actes professionnels et à l’exercice de la profession d’orthophoniste dans les termes suivants : « Il [l’orthophoniste] participe à la lutte contre l’illettrisme ou à la recherche dans le domaine de l’orthophonie ».

Cependant, malgré une définition qui s’affine, notamment par la volonté de l’ANLCI, le terme « illettrisme » reste ambigu : il concerne aussi bien le manque de maîtrise du langage écrit de certaines personnes suite à leur histoire de vie particulière, comme nous l’évoquions plus haut, que la « non-connaissance » issue de pathologies survenues pour la plupart dans l’enfance. Or seul ce deuxième cas, où la pathologie est avérée, peut concerner l’orthophoniste.
En effet, nous avons un rôle à jouer dans cette lutte dans la mesure où de nombreuses pathologies prises en charge en orthophonie sont susceptibles de faire le lit de l’illettrisme (surdité, retard de langage ou de parole, dyslexie, dysorthographie, dysgraphie, troubles cognitifs, etc.). Cependant, hormis cette dimension préventive, et même si la Nomenclature Générale des Actes Professionnels mentionne par exemple les pathologies du langage écrit ainsi que les troubles de l‘écriture, rien n’est prévu en tant que tel au sujet des personnes en situation d’illettrisme avéré, mais pour lesquels aucune pathologie n’a pu être clairement mise en évidence. La prise en charge de ces personnes échoit alors plutôt aux organisations et associations intervenant principalement dans le domaine de l’accompagnement social.
Ainsi, il semblerait que la place des orthophonistes face à l’illettrisme se situe plutôt sur le versant de la prévention que de la prise en charge à proprement parler. Notre rôle face à cette problématique, s’il apparait comme primordial, n’en reste pas moins à définir avec précision.

Héloïse Marsili
Etudiante en 3ème année d’Orthophonie à Toulouse
Chargée de Mission Illettrisme

Sources :

http://www.anlci.gouv.fr
http://www.illettrisme2013.fr
http://www.gouvernement.fr/tags/illettrisme
http://web.ac-toulouse.fr/web/303-lutte-contre-l-illettrisme.php
http://www.defense.gouv.fr/jeunes/jeuneactu/a-quoi-servent-les-tests-effectues-lors-de-la-jdc
Plaquette d’information « L’évolution de l’illettrisme en France », ANLCI, janvier 2013.

Affiche Illettrisme vf